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Les périls de la fin de l'ordre nucléaire mondial

L'équilibre des forces nucléaires n'est plus. Nous devrons apprendre à gérer une nouvelle course aux armements dans un monde bien plus complexe que celui de la guerre froide.

Si la course aux armements nucléaires a longtemps constitué le symbole le plus glaçant de la guerre froide, le 5 février 2026 marquera sans doute une autre date charnière de l'histoire contemporaine: celle de la fin définitive de l'ordre nucléaire hérité de l'après-guerre froide. Ce jour-là, le dernier traité encore en vigueur encadrant les arsenaux nucléaires des États-Unis et de la Russie est arrivé à expiration. Avec lui s'éteint tout un système de limitation réciproque, de contrôle et de désarmement progressif, qui avait accompagné la chute du mur de Berlin et créé les conditions de la mondialisation telle que nous l'avons connue.

Cette fois, Donald Trump n'a pas simplement débranché un accord international sur un coup de tête présidentiel ou par goût de la rupture. La décision reflète une prise de conscience plus profonde: celle d'un monde entré dans une ère de menaces nucléaires multiples, diffuses et imbriquées, bien éloignée de la bipolarité relativement lisible du XXᵉ siècle.

Des États-Unis qui se sentent vulnérables

La réalité stratégique américaine en matière nucléaire est aujourd'hui marquée par un sentiment de retard et de vulnérabilité. Après plus d'un quart de siècle de pouvoir exercé par Vladimir Poutine, la Russie a pris une avance nette, tant sur le plan quantitatif que qualitatif, en matière d'armements nucléaires et de technologies associées. Dans le même temps, la Chine poursuit méthodiquement, sans tapage mais avec constance, la constitution d'un arsenal nucléaire crédible et moderne.

Dès la présidence de Barack Obama, un constat s'était imposé à Washington: les États-Unis ne pouvaient plus se contenter de dissuader une seule superpuissance nucléaire, mais devaient désormais être capables d'en affronter deux simultanément. Cette nouvelle donne stratégique impliquait un réarmement massif.

Sous Joe Biden, un programme de modernisation s'étalant sur plusieurs décennies a été adopté, visant à renouveler l'ensemble de la triade nucléaire américaine: ogives, missiles, sous-marins et bombardiers. Donald Trump prolonge aujourd'hui cette trajectoire, avec un plan de réarmement nucléaire évalué à près de 1.000 milliards de dollars sur dix ans. Oui, mille milliards.

Un retour à l'équilibre ancien n'est pas pour demain

Un retour à une maîtrise collective et durable de l'armement nucléaire supposerait au moins trois conditions essentielles. D'abord, un certain équilibre entre les capacités nucléaires respectives des grandes puissances. Ensuite, un ordre mondial suffisamment stable pour permettre la confiance minimale nécessaire aux négociations. Enfin, un cadre institutionnel commun, capable non seulement d'organiser le dialogue, mais aussi de faire respecter les engagements pris. Or, aucune de ces conditions n'est aujourd'hui remplie.

La Chine cherche avant tout à rattraper son retard, tout comme les États-Unis tentent de préserver leur crédibilité stratégique. La Russie, pour sa part, entend conserver l'avantage qu'elle a patiemment construit.

Tant que les conflits autour de l'Ukraine et de Taïwan ne trouveront pas de solutions durables et largement acceptées, la scène internationale restera dominée par la tension plutôt que par la stabilité. Plus grave encore: il n'existe même pas les prémices d'un dialogue trilatéral structuré entre Washington, Moscou et Pékin sur les questions nucléaires.

La dissuasion menacée par les nouvelles technologies

À cette recomposition géopolitique s'ajoute l'irruption de technologies de rupture, qui alimentent et accélèrent la nouvelle course aux armements. Le désarmement nucléaire repose historiquement sur le principe de la destruction mutuelle assurée: chacun s'abstient d'attaquer, sachant qu'il subirait en retour une destruction équivalente. Cela exige non seulement une certaine parité en matière d'arsenaux, mais aussi des technologies garantissant visibilité, prévisibilité et capacité de réaction défensive.

Or, l'émergence des missiles hypersoniques, les avancées rapides de l'intelligence artificielle et la militarisation de l'espace - notamment par des armes capables de neutraliser les satellites de communication - fragilisent cet équilibre. L'espace devient un nouveau champ de bataille potentiel, les États-Unis envisagent la mise en place d'un bouclier spatial, et l'IA elle-même pourrait, demain, être assimilée à une arme de destruction massive. Tant que ces innovations ne s'inscriront pas dans un cadre géopolitique partagé, chaque acteur cherchera avant tout à remporter la course technologique.

Une dynamique de prolifération nucléaire

À cela s'ajoute la brutalité du réel: celle des conflits armés contemporains. Comme le montre la Russie en Ukraine, comme le rappelle la Corée du Nord, comme l'illustre l'Iran, la possession - ou même la simple perspective - d'une capacité nucléaire confère un levier de puissance considérable. États voyous, régimes autoritaires ou pays se sentant menacés aspirent, pour des raisons diverses, à leur propre dissuasion nucléaire.

Même l'Europe, traditionnellement pacifiste, commence à douter de la solidité de la garantie offerte par le parapluie nucléaire américain. L'idée d'une autonomie stratégique accrue, incluant une capacité nucléaire européenne, gagne du terrain. Or, cette dynamique de prolifération ne peut être enrayée que par une entente entre les grandes puissances - une entente qui, paradoxalement, devient de plus en plus improbable à mesure que la rivalité entre elles s'intensifie.

Investissements colossaux, contestations dans la rue, risques d'escalade incontrôlée ou d'accidents aux conséquences irréversibles: les symptômes d'une course aux armements nucléaires sont bien connus. La différence, aujourd'hui, est que le monde devra apprendre à gérer ces dangers dans un environnement bien plus fragmenté, instable et technologiquement complexe que celui de la guerre froide. Une tâche autrement plus périlleuse.

Marc De Vos.
CoCEO Itinera Institute.