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La vraie vulnérabilité de l’Occident

Notre disposition à encaisser, même temporairement, une part de douleur dans la crise, au nom d’un intérêt commun, est faible. Il nous manque un récit mobilisateur.

«The only thing we have to fear is fear itself.» Lorsque Franklin D. Roosevelt prononce ces mots en 1933, l’Amérique traverse la pire crise économique de son histoire. Les banques s’effondrent, le chômage explose, la confiance s’évapore. Mais Roosevelt comprend quelque chose d’essentiel: le problème n’est pas seulement la crise, c’est la perte du grand récit. L’American Dream semble brisé. Sa priorité n’est pas uniquement économique; elle est aussi narrative. Aujourd’hui, nous parlons beaucoup de résilience: résilience sociétale, économique, géopolitique. Le mot est partout, dans les notes de politique, les programmes de partis et les keynotes. Mais demandez à dix personnes ce qu’il signifie, et vous obtiendrez 12 réponses. Pour les politiques, c’est la gestion de crise. Pour les entreprises, la diversification des chaînes d’approvisionnement. Pour les universitaires, une capacité d’adaptation. Le concept est omniprésent, mais rarement défini avec précision. Comme je l’écris dans mon livre «The Comeback code», la résilience sociétale est avant tout la capacité à préserver un récit collectif sous pression. Non pas l’absence de chocs, mais la capacité et la volonté de les absorber. Or, cette volonté s’érode.

L’absence de récit mobilisateur

La réaction aux crises récentes est révélatrice. Face aux chocs énergétiques ou géopolitiques, la demande de soutien est immédiate. La disposition à encaisser, même temporairement, une part de douleur au nom d’un intérêt commun est faible. Non pas par égoïsme, mais parce que cette douleur n’est reliée à aucun horizon. Elle n’a pas de destination. Dans ces moments d’incertitude, rares sont les responsables politiques qui articulent une direction. Presque personne ne propose un récit mobilisateur. En revanche, les analyses pessimistes abondent. Les politiques publiques sont présentées comme des ajustements techniques. Les dirigeants communiquent en mesures isolées, rarement en plans, presque jamais en récit. C’est pourtant là que se joue l’essentiel. La résilience est une propriété narrative des sociétés. Les individus acceptent l’incertitude et l’inconfort lorsqu’ils croient que cela mène quelque part, lorsqu’ils se sentent partie prenante de quelque chose qui les dépasse. Sans cela, chaque choc devient un point de rupture. Prenons le Blitz à Londres. Dans ces circonstances extrêmes, le nombre de suicides reste étonnamment bas. Pourquoi? Parce qu’au cœur de la violence subsistent une solidarité, un sentiment d’appartenance et un récit, celui de la lutte contre le fascisme. Roosevelt l’avait compris. Le New Deal n’était pas seulement un ensemble de mesures économiques, mais une reformulation du contrat social. Un récit de responsabilité collective et d’avenir partagé. Les politiques fonctionnaient parce qu’elles étaient ancrées dans une direction. Le sacrifice devenait supportable parce qu’il avait un sens.

La résilience se construit en amont

Aujourd’hui, les responsables politiques parlent surtout de sacrifices, rarement de leur finalité. Ce vide n’est pas anodin. Les individus cherchent un récit, un groupe auquel appartenir. Lorsque les responsables modérés ne l’articulent pas, d’autres s’en chargent. Les populistes et les extrémistes comprennent ce besoin avec une précision redoutable. Leur force tient moins à leurs solutions qu’à la clarté de leur récit. Ils offrent de la cohérence là où le centre propose de la fragmentation. Une direction l’emporte toujours sur l’absence de direction. L’ironie est que nous concevons la résilience comme quelque chose à construire après le choc. En réalité, elle se cultive en amont. Le récit doit exister avant la crise. La conviction partagée qu’une société avance vers quelque chose, et que le prix en vaut la peine. Chercher ce récit une fois le choc survenu, c’est déjà arriver trop tard. La principale vulnérabilité de l’Occident n’est peut-être ni économique ni militaire. Elle est narrative: un individualisme sans horizon commun et une incapacité croissante à écrire un récit européen ou belge ambitieux. le groupe du vendredi Par le biais d’analyses et d’études stratégiques, le Groupe du Vendredi, qui réunit de jeunes talents belges (de 25 à 35 ans), veut enrichir le débat public et politique d’idées nouvelles, mais réalistes. Il est soutenu par la Fondation Roi Baudouin. Le texte de ce jour est signé Julien De Wit , fellow de l’Itinera Institute.