Vers l'aperçu

Négocier avec la Russie reviendrait à se résoudre à capituler

La Belgique entend peser sur l’agenda européen. Fort bien. Mais Bart De Wever se fourvoie lorsqu'il plaide pour négocier avec la Russie, alors que Vladimir Poutine refuse tout net de le faire.

L’Union européenne (UE) arbitre nos intérêts essentiels et façonne notre avenir. Le Premier ministre Bart De Wever en a bien conscience et tente d’influencer l’agenda européen. C’est à la fois rafraîchissant et nécessaire. Rafraîchissant pour la Belgique, longtemps cantonnée à un rôle de suiveur au sein de l’UE; nécessaire aussi, car une Europe plus géopolitique représente un véritable défi pour une économie ouverte comme la nôtre.

Dans le dossier Euroclear, Bart De Wever a marqué des points. À travers le sommet d’Alden-Biesen, il a contribué à bâtir une coalition de concertation avec l’Allemagne, les Pays-Bas, l’Italie et l’Autriche. La Belgique s’aligne également sur la nouvelle doctrine nucléaire française. Et le Premier ministre ne manque pas d’encenser le Benelux à chaque occasion. Tout cela va dans la bonne direction.

Une realpolitik en forme de capitulation

Mais son analyse déraille lorsqu’il évoque l’Ukraine et la Russie. Dans plusieurs interviews, il avance ce qu’il considère comme une "vérité inconfortable": selon lui, l’Europe n’aurait d’autre choix que de négocier avec Moscou pour normaliser les relations, y compris en rouvrant l’accès à une énergie fossile bon marché.

Il plaide pour une forme de realpolitik. Prenons-le au mot: soyons réalistes. Pour négocier, il faut être deux. Or, la Russie ne veut pas négocier avec l’Europe. Le président russe, Vladimir Poutine, cherche, au contraire, à contourner le continent, en traitant directement avec son homologue américain, Donald Trump. Aux yeux de ce dernier, l’Europe sert surtout à payer les factures et à acheter des armes.

D’ailleurs, que pourrions-nous réellement négocier avec la Russie? Ce n’est pas l’Europe qui s’accroche à la guerre par principe. Au prix d’efforts diplomatiques considérables, les Européens ont contribué à élaborer, avec les États-Unis, un plan de paix en vingt points assorti de véritables garanties de sécurité pour l’Ukraine. Mais Moscou persiste: soit conquérir l’Ukraine, soit la réduire à un État instable, vivant sous la menace permanente.

Une telle issue ne serait pas une paix, mais une capitulation. Ce serait une défaite historique, non seulement pour l’Ukraine, mais aussi pour l’Europe. Au-delà des risques d’escalade avec d’autres formes de pression russe, cela fragiliserait politiquement le continent et l’humilierait sur la scène internationale.

Une erreur stratégique

Le véritable réalisme est ailleurs: en soutenant l’Ukraine, l’Europe défend aussi sa propre sécurité et son avenir en tant que communauté politique, dans un monde de plus en plus hostile — qu’il s’agisse de la Chine, de la Russie ou même des États-Unis.

Autre élément de réalisme: si Vladimir Poutine persiste, c’est parce qu’il parie sur un renoncement de l’Europe, qu’il juge décadente. Dans ce contexte, suggérer publiquement que nous n’avons pas d’autre choix que de céder revient à lui donner raison. C’est ce que l’on appelle une prophétie autoréalisatrice – une erreur tactique qui alimente en plus les divisions internes.

Sur le plan stratégique, ce raisonnement est tout aussi erroné. Contrairement à une idée répandue, la victoire russe n’a rien d’inéluctable. Au contraire, la Russie paie en Ukraine un prix bien plus élevé que prévu. L’Otan s’élargit et se renforce. L’Ukraine, plus que jamais, se tourne vers l’Europe – et l’Europe vers elle. L’armée russe, autrefois redoutée, a perdu de sa superbe. L'économie de la Russie reste fragile, sa démographie s’effondre.

Pour l’emporter, Moscou devrait vaincre totalement l’Ukraine. Cela ne se produira pas – à condition que nous ne cédions pas.

Des leviers d'action européens

La Russie reste, certes, une puissance capable d’intimidation – un "État-station-service doté de l’arme nucléaire". Elle profite des tensions énergétiques et des conflits. Mais l’Europe dispose de leviers d’action.

Elle peut renforcer l’application des sanctions économiques, notamment contre les flottes fantômes qui contournent les restrictions. Elle peut contribuer à sécuriser des points stratégiques comme le détroit d’Ormuz. Elle peut, surtout, fournir à l’Ukraine les moyens militaires nécessaires – les missiles Taurus allemands, par exemple, restent à ce jour inutilisés.

La véritable "vérité inconfortable" est là: le chemin vers la paix passe par un renforcement de la pression sur la Russie. Et plus de quatre ans après le début de la guerre, l’Europe n’a toujours pas pleinement assumé cette réalité.

Marc De Vos
Co-CEO Itinera Institute