Vers l'aperçu

Couvrez ce décrochage scolaire que nous ne saurions voir…

Basées sur un problème de mesure, les statistiques sont biaisées. Qu’attend-on pour mobiliser les données administratives existantes et agir ?

Une opinion de Jean Hindriks (Itinera et UCLouvain) et Joël Van Cauter (Itinera)

"L'ignorance, c'est la force." Tel est un des slogans du Parti qui s'inscrivirent en majuscules dans 1984, le roman de Georges Orwell. Il est très difficile de ne pas songer à ce procédé du renversement jusqu'à l'absurde lorsqu'on observe nos statistiques de décrochage scolaire. Car, officiellement, tout va bien ! Pourtant, dans les faits, c'est autre chose. Il y a donc un problème évident de mesure (1).

Depuis des années, Statbel affiche une diminution importante et continue des décrochages : une réduction de moitié pour la Belgique, du même ordre pour la Wallonie et la Flandre, plus importante encore pour Bruxelles. Ces chiffres sortent de l'Enquête sur les Forces de Travail (EFT) réalisée selon les standards européens.

Or, quand on utilise les données de la Région flamande qui proviennent directement des écoles, l'image est toute différente. Et trois constats sont nets : le niveau de décrochage scolaire est près de deux fois plus haut que d'après l'enquête ; la tendance est à la stabilité, non à la réduction ; il existe une inégalité croissante avec des enfants pauvres qui décrochent de plus en plus, des enfants de riches de moins en moins. Le décalage - soyons prudents - vient peut-être de ce que l'enquête Statbel comporte probablement un biais de participation, avec pour conséquence qu'une partie de la population la plus fragile n'est pas assez prise en compte.

Données fiables

Par ailleurs, il existe aussi des chiffres spécifiques à la Fédération Wallonie Bruxelles. Mais ils ne sont pas directement comparables avec les chiffres de l'EFT ni avec les données administratives flamandes. Ils sont eux aussi rassurants, à la baisse et de faibles niveaux. Il est évidemment impossible de contester cette tendance sans données fiables à lui opposer. Toutefois, on peut s'interroger : pourquoi n'y aurait-il que 4,1 % de "taux de sorties prématurées" en Région wallonne pour un décrochage de 11,7 % en Région flamande ? La Wallonie est pourtant, plus que la Flandre, confrontée à des problèmes qui compliquent la scolarité des enfants : redoublement massif, maintien de la pauvreté et décrochage social d'une partie de la population, augmentation du nombre de familles monoparentales…

Tartufferie

Cette situation ressemble à une tartufferie : couvrez ce malsain décrochage que nous ne saurions voir…

Or, dans une démocratie qui repose sur l'égalité des droits et ambitionne l'égalité des chances, on peut attendre mieux. En particulier, on peut attendre d'une ministre de l'Enseignement qu'elle s'empare du sujet. Donc, nous interpellons ici Madame Caroline Désir (PS).

D'abord, car ce sujet est crucial. Les liens entre formation et emploi, emploi et revenu, revenu et bien-être sont avérés : quitter l'école prématurément est une voie glissante vers la pauvreté et l'exclusion. La réussite scolaire est une des clés, sinon LA clé de l'intégration et de la mobilité sociale. Malheureusement, le système scolaire belge est un des plus inégalitaires et reproducteurs d'inégalités sociales de l'OCDE.

Ensuite, car le Pacte d'Excellence qui constitue aujourd'hui la référence de l'action en matière d'enseignement se donne comme objectif d'intégrer au Pacte un plan de lutte contre le décrochage (Objectif Stratégique 4.2). Ce même plan indique en divers endroits la nécessité de disposer de statistiques et d'indicateurs fiables, notamment dans sa partie sur le déploiement d'un nouveau cadre de pilotage (OS 2.1).

Enfin, car il est possible que ces informations existent. L'administration de la Fédération Wallonie Bruxelles dispose déjà de nombreuses données qui, comme souvent en Belgique, ne sont pas accessibles pour la recherche et le débat. En l'occurrence, il existe un cadastre des parcours éducatifs et post-éducatifs (CPEPE). Il serait opportun de mobiliser ces données administratives pour évaluer le décrochage scolaire et son importance en fonction des profils sociodémographiques des élèves.

Connaissance correcte

Bien sûr, les responsables politiques et administratifs pourront toujours botter en touche, par exemple en disant qu'il faut être prudent pour définir le décrochage ou en nuançant décrochage et absentéisme. Mais qui sera dupe ? Les définitions formelles courantes recoupent le bon sens : quand un jeune entre 18 et 24 ans quitte le cycle d'enseignement sans diplôme de secondaire ou formation qualifiante, il a décroché. Il peut évidemment reprendre une formation qualifiante ultérieurement, mais cela laisse des cicatrices.

Qu'en est-il dans notre communauté, aujourd'hui et depuis 20 ans ? Pour pouvoir débattre avec rigueur et agir ensuite de manière adéquate, la première condition est d'avoir une connaissance correcte de la situation. On ne pilote pas le décrochage par des sondages, mais en mobilisant les données administratives existantes. La lutte contre le décrochage scolaire fait partie de la stratégie Europe 2020 en matière d'éducation et de formation. Elle fait aussi partie des objectifs de développement durable. Le fait que ce décrochage frappe principalement les familles modestes devrait nous mobiliser encore plus.

Alors, Madame la Ministre, que faisons-nous ?

Nos travaux chiffrés et documentés sur le décrochage et la pauvreté sont en accès libre : https ://www.itinera.team/sites/default/files/content-documents/Decrochage % 20scolaire.pdf